ASSOCIATION KWEMTCHE

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Je marche sur la rive gauche de la Metche. Ici, l’on a installé une usine de pompage d’eau qui ravitaille les villes environnantes. L’ingénieur de maintenance m’explique le fonctionnement de l’usine. Il est enthousiaste, joyeux, sympathique, exubérant. Je l’écoute, songeur, mon esprit est ailleurs. Situées dans le groupement Bansoa (arrondissement Penka Michel), ces chutes ont été rendues tristement célèbres par les actes d’horreur qui s’y sont déroulées du temps de la lutte des nationalistes pour l’indépendance du Cameroun entre 1955 et 1967. L’armée française y a exécuté des centaines, peut être des milliers de nationalistes en les précipitant du haut de la cascade, certains encore vivants, d’autres criblés de balles. Les corps se désarticulaient en s’écrasant sur les rochers au fond des chutes, réduisant à néant toute chance de survie. Ces corps étaient ensuite emportés par les eaux, débarrassant les colons de la fastidieuse tâche d’avoir à gérer des centaines de cadavres à chaque séance d’exécution collective. Il y en avait trois à quatre par semaine. L’histoire raconte que le 12 septembre 1959, au moment de son exécution, un certain Fossi Jacob, de noble mémoire, décida de ne pas mourir seul. Il s’accrocha à André Houtarde, gendarme français et les deux disparurent dans les profondeurs tumultueuses des chutes de la Metche. Le corps du gendarme ne fut jamais retrouvé. Par son acte de bravoure, le héros nationaliste Fossi Jacob sauva des centaines de ses camarades qui attendaient d’être précipités à leur tour dans les chutes et mit fin à l’extermination par précipitation.

En admirant les trompes d’eau qui se jettent du haut des 35 mètres de la cascade, je pense à l’origine du nom de ce lieu : Metche en langue Ngemba signifie le sang. Ce lieu des sacrifices humains, ce golgota des populations de la région s’est aujourd’hui transformé en lieu de purification et de sacrifices. Comme les crânes des victimes ont disparu à jamais, les populations de l’ouest pratiquent ici le culte des ancêtres et les cérémonies rituelles pour honorer leurs morts. C’est en leurs mémoires que les abords de la rivière en amont des chutes sont aujourd’hui transformés en lieu de culte traditionnel. Ici et là, l’on retrouve le sel, le jujube, l’huile de palme, les œufs, des poulets et bien d’autres ingrédients traditionnels préparés en offrande aux illustres disparus. Très fréquenté par les prêtres traditionnels, le lieu a été sommairement aménagé pour leur faciliter la tâche. Des escaliers facilitent l’accès aux pieds de la cascade. Une échelle descendue permet d’être au contact de l’eau et d’accéder à la grotte où la plupart des cérémonies se déroulent en pleine nuit.

En admirant la beauté du paysage, la verdure et le tumulte de la cascade, je songe aux centaines, aux milliers de compatriotes précipités du haut de cette falaise abrupte, morts pour certains avants même que leurs corps s’écrasent et se désarticulent sur les rochers en contre bas au fond des chutes. Dans ce lieu, l’on a donné une mort violente, brutale à des hommes, à des femmes, à des vieillards, à des enfants. J’ai le cœur serré. Sur la rive droite, des touristes se prennent en photos en souriant. Un autre groupe de visiteurs débarque d’une voiture de luxe. Assis au bord de l’eau, un escogriffe joue de la flute.
Poursuivant la visite des lieux, je marche en pensant au site du World Trade jusqu’aux attentats du 11 septembre 2011. Quelques années seulement après les attentats, le quartier comprend la nouvelle plus haute tour d’Amérique, le One World Trade Center et le Four World Trade Center, deux édifices inaugurés en 2013-2014, ainsi que le Three World Trade Center ouvert en 2018, un mémorial destiné aux victimes, un musée et une nouvelle gare mise en service en 2016. A sa manière, avec les moyens à la hauteur de sa puissance, l’Amérique a honoré la mémoire des victimes du onze septembre 2011 en érigeant au ground zero, le lieu même de l’impact, un mémorial lumineux, commémoration originale et peu commune. C’est un lieu du souvenir pour qu’on n’oublie pas.

Je marche vers la cascade en pensant à la place des Invalides à Paris, à la tombe du soldat inconnu, au mémorial de la Shoah, un musée consacré à l’histoire juive qui, à travers ses expositions et activités, raconte l’histoire du génocide du peuple juif au XXe siècle. Je pense au Mémorial du Génocide de Kigali. Un lieu de mémoire établi pour commémorer le génocide des tutsis au Rwanda en 1994. Le mémorial est établi dans le quartier de Gisosi où les restes de plus de 250 000 personnes sont inhumés. Le mémorial comprend un centre d’accueil pour les étudiants et tous ceux qui souhaitent comprendre les événements qui ont conduit au génocide de 1994. C’est un mémorial permanent pour les victimes du génocide et peut servir de lieu d’inhumation. Le Centre est géré et exploité par une association en étroite collaboration avec le conseil de la ville de Kigali.

Et nous autres ? Que faisons-nous ? Pourquoi ne pas ériger ici la tombe du nationaliste inconnu ? Là où des hommes se sont donnés en sacrifice pour le bien commun, les survivants ont érigé des stèles, des monuments, quelque chose pour se souvenir.

Au cimetière du Père Lachaise à Paris, j’avais visité des monuments à la mémoire des résistants français, morts dans les camps nazis. Il y avait des sculptures en forme d’escaliers rappelant les sinistres marches du camp de Mauthausen que les détenus devaient gravir plusieurs fois par jour, un bloc de pierre à l’épaule. Ici, sur les rives de la Metche, rien. Au carrefour « maquisard » à Bafoussam, là où l’on exposait les têtes coupées au ras de la gorge, rien. Sur le mur où on a exécuté Ernest Ouandié, rien. L’espace est un garage automobile. Sur le parvis de la mairie de Nkongsamba ou l’on exposait les cadavres des nationalistes massacrés, rien pour le souvenir. Alors, je pense à ces morts et il pleut au dedans de moi-même, j’ai la gorge serrée. Le minimum, pour nous autres survivants et descendants de survivants de ce génocide oublié, serait d’aménager sur ces espaces où l’humanité a abdiqué, une chapelle ? une fresque ? un monument ? quelque chose pour le souvenir, pour ne pas oublier, pour rappeler à ceux qui passeront par là un jour que ces lieux ont une histoire à raconter : Kwemtche, souviens-toi, remember. Des hommes enchainés, hurlant de douleur, poussés vivants dans la cascade tumultueuse, criblés de balles, déshumanisés avant et après leur mort, tel est le souvenir qu’on devrait planter sur cet espace symbole de la barbarie humaine. L’association Kwemtche se propose, dans les années qui viennent d’aménager sur les rives de la Metche, au carrefour maquisard, sur le site de l’assassinat d’Ernest Ouandié, des espaces de la mémoire et du souvenir pour rendre compte de ces moments tragiques de notre histoire.
Dans ces ombres qui hantent mon esprit, je vois l’horreur, la souffrance de l’humanité, la cruauté de l’homme envers son semblable. Parmi ces hommes morts pour nous, pour notre liberté et pour notre souveraineté, je voudrais magnifier ceux qui ont serré le poing et engagé le combat avant d’être vaincus. Parmi les victimes, il y en a qui ont surement tenté de résister, de s’enfuir, d’engager le combat, de se défendre. Nous devons célébrer le vaillant Fossi Jacob, lui qui a entrainé dans sa chute vertigineuse un soldat français. Je voudrais que les images, les sculptures leur rende justice. Ils symbolisent la dignité de l’homme, la résistance. Je ne suis ni sculpteur, ni dessinateur, ni décorateur, mais nous trouverons les professionnels dont le talent sera à la hauteur de la gravité des faits et des enjeux pour qu’en conjuguant nos idées et nos compétences nous produisions en ces lieux un monument contre l’oubli, qui célèbre ces hommes et ces femmes qui ont porté le combat. Ces hommes d’exception que nous voulons célébrer portent les noms de nos voisins, de nos frères, de nos sœurs, de nos amis. Ils sont en nous, avec nous. Si je m’appelais Richard Bona, Charlotte Dipanda, Manu Dibango, André Marie Tala, je ferais de cet espace du souvenir une mélodie des profondeurs de l’âme.

Nous trouverons des peintres pour ériger ici une grande muraille sur laquelle les passants et les touristes anonymes écriront leurs hommages et leurs sentiments. Les poètes y écriront des lignes épiques. Nous la ferons, cette fresque géante, nous transformerons en lieu du souvenir la muraille sur laquelle on a criblé de balles Ernest Ouandié. Nous ferons en sorte qu’une lumière y brille jours et nuits, sans interruption, signe de la victoire de la lumière sur les ténèbres.


Ce travail, nul ne peut le faire seul. C’est une œuvre collective qui sera portée par nous tous, membres de l’association Kwemtche ou de toute autre association qui vise à perpétuer le souvenir. Chaque membre apportera sa pierre à l’édifice car nous sommes tous, chacun au fond de ses convictions, soumis à ce rêve collectif que nous transformerons en réalité concrète. Nous le ferons, avec ou sans argent, pour le simple plaisir de faire ensemble quelque chose de beau pour se sentir utile.
Telle est la modeste mission de l’association Kwemtche. Non pas de retourner le couteau dans des plaies jamais vraiment cicatrisées, non pas de tenter de réveiller les morts et les rancœurs, mais d’inscrire le souvenir, la mémoire des hommes dans le temps et l’espace.

Le devoir de mémoire, à l’évidence, nous impose cette attitude noble pour rappeler de justes souvenirs. Pour nous autres dont l’histoire est racontée par les génocidaires et les vainqueurs, le souvenir est devenu un impératif catégorique qui annihile les différences radicales entre la mémoire d’un génocide et l’invention d’une recette de cuisine. Notre angoisse mémorielle, notre fascination pour les traces de ce qui a disparu ou va s’évanouir à jamais vise à lancer un appel afin que notre histoire, la vraie, soit écrite et enseignée à l’école à nos enfants et à nos descendants.

Il s’agit pour nous de tâcher de conserver des vestiges, de classer les nécessaires archives de nos existences sociales, de garder en mémoire, bien vivants, des événements qui demeurent, pour nous, importants pour notre patrimoine commun, pour combattre l’amnésie de la surabondance actuelle des informations sur les réseaux sociaux qui ont tendance à nous distraire des choses essentielles en mettant tout sur le même plan : une motion de soutien, le scandale d’un sextape dans un bureau et le massacre de Ngarbuh. C’est que, diaboliques, nos gouvernants volontairement amnésiques et à la mémoire sélective trouvent leur compte à investir dans des commémorations futiles pour nous distraire pendant que la corruption gangrène et les projets de société font faillite. Dans la guerre pour l’avenir, l’intendance du passé doit reprendre toute sa place dans nos priorités actuelles. Pour notre propre survie, l’archéologie du passé et le devoir de mémoire sont désormais une priorité. C’est un bras de fer que nous allons ainsi engager dans un pays où la modernité s’est construite sur le rejet des traditions, sur une nécessaire coupure d’avec le passé pour que du nouveau puisse surgir. Dans un pays où le passé apparait comme un fardeau dont il faut absolument se débarrasser, où tout le poids de l’investissement porte sur le futur à inventer plutôt que sur le passé à conserver, à répéter ou à transmettre, l’autorité est dans le factice, le semblant, le vernis. Autrefois, l’autorité naissait du caractère immémorial de ce que l’on transmettait ; de nos jours, la valeur est produite par l’apparence de nouveauté.

Une société doit toujours, par définition, rassembler des êtres : ce qui signifie leur donner une mesure commune, quelque chose qui puisse les lier assez pour que des raisons de vivre en commun paraissent évidentes, pour que des valeurs partagées suffisent à prendre le dessus sur les innombrables conflits qui ne manquent pas de surgir. Dans le Cameroun d’aujourd’hui, quelle est cette mesure commune ?
Dès lors qu’une transcendance ou des héritages quelconques n’unissent plus les membres, comment lier ceux qui constituent la communauté, alors même qu’ils semblent à priori désunis par leur individualité même ? L’on pourrait alors se poser la question de savoir quel est le rapport entre la mémoire individuelle et la mémoire collective. Comment passe-t-on des souvenirs personnels, qui se caractérisent par leur singularité radicale, aux souvenirs d’une communauté ? Notre malheur c’est que l’écriture de notre histoire s’est élaborée scientifiquement à partir d’une double altération temporelle : non seulement celle qui coupe chaque présent de tout le passé, mais aussi celle qui fait de chaque présent quelque chose d’opaque à soi-même, comme si seule la distance temporelle permettait de saisir vraiment ce qui s’était passé. Là réside tout le paradoxe de l’écriture de notre histoire dans ce pays : en rendant le passé radicalement étranger à notre présent, nous ne pouvons que reconnaître son altérité ; en valorisant la distance par rapport à soi, seul ce qui est tout à fait autre peut désormais déchiffrer le sens de ce qui a été vécu.

Dans L’homme qui creusait , roman témoignage paru aux éditions l’Harmattan en 2014, j’avais écrit ceci :
Ces gens dont les corps criblés de balles furent convoyés par camions entiers et exposés à l’esplanade de la mairie de Nkongsamba ; ces gens dont les têtes coupées au ras de la gorge furent exposées au « Carrefour Maquisard » à Bafoussam, ces paysans brûlés au napalm en plein marché de Fondjomekwet ; ces paysans innocents arrêtés chez eux dans leur sommeil au quartier Bawang, convoyés par camions, exécutés à bout portant et dont les corps furent livrés aux chutes tumultueuses de la Metche, toutes ces victimes ne reposeront jamais en paix tant que nous ne les aurons pas reconnues, identifiées, dignement enterrées, pleurées. Mortes, elles ont refusé de partir. Elles rôdent à la surface de nos vies, attendant que nous leur fassions nos adieux en les accompagnant comme l’exige la tradition africaine. Anonymes, même dans la mort, ces milliers d’innocentes victimes attendent que nous les sortions de l’anonymat en les identifiant et en leur reconnaissant leur véritable statut et leur place dans l’histoire de ce pays, celle de victimes d’un génocide oublié.

C’est pourquoi, en jetant les passerelles indispensables entre l’histoire des historiens et la mémoire des témoins, l’association Kwemtche veut, comme l’a écrit Paul Ricœur « garder traces de nos ratures » en disant à chacun de nous : kwemtche, souviens-toi, remember.


Charles SOH
Extrait de Demain il fera beau