Grillagées » et qui réclament « des bâtons de manioc ou des arachides grillées ». Les enfants font parfois des courses pour les prisonniers. Dans ce huis clos colonial, le petit garçon se lie d’amitié avec l’un d’eux, un certain « Nicodème ». Jacob Fossi, son véritable nom, écrivain public de 40 ans, est l’un des leaders de l’UPC. Par sa fenêtre grillagée, il fait travailler le calcul et les dictées au jeune écolier, lui fait réciter les fables de La Fontaine qu’il connaît par cœur.
Les chutes de l’enfer. Mais le petit garçon découvre que son ami est tombé « malade » après avoir été torturé à la « balançoire ». Et, le 8 mai 1957, il lui annonce qu’il n’y aura plus de dictée car il est « de la liste des combattants qu’on va jeter ce soir ». Un gendarme explique à l’enfant : « Cela veut dire qu’on va les emmener ce soir pour les jeter dans les chutes. […] Ils vont mourir, comme tous ceux qu’on emmène toutes les semaines. »
Le soir venu, le jeune Tetanye décide de se cacher dans un gros camion Citroën T45 de transport de troupes. À l’intérieur, on entasse des prisonniers, ligotés et menottés, dans une atmosphère à l’odeur repoussante. Après plusieurs heures de piste, le convoi atteint les chutes de la Métché.
Une vingtaine de prisonniers sont alors descendus du camion. Depuis sa cachette, Tetanye Ekoe observe la scène. Elle est éclairée par les phares du véhicule et par la puissante lampe torche du commandant Houtarde. Un véritable « spectacle son et lumière » qui, selon les souvenirs d’enfant du septuagénaire, « donne une idée de l’enfer ».
Une demi-douzaine de maquisards ont déjà été précipités dans les eaux déchaînées lorsque vient le tour de Jacob Fossi. Avant de basculer dans le vide, le chef indépendantiste parvient à saisir le gendarme Houtarde et l’entraîne avec lui dans une chute mortelle.
Soixante-huit ans plus tard, le Pr Tetanye Okoe souhaite rendre hommage à son héros. « Cet acte d’héroïsme ne m’a jamais quitté », confie-t-il aujourd’hui. Pourtant, les archives de l’armée française mentionnent simplement la mort accidentelle d’Houtarde par « noyade » lors d’une mission en 1959, soit deux ans après les faits.
Tetanye Okoe a gardé ce « secret militaire » toute sa vie. Par loyauté envers son père d’abord, puis parce que sa carrière professionnelle lui a permis « d’enterrer les souvenirs douloureux ». Mais la nuit du 8 au 9 mai 1957 finit par refaire surface. En 2012, le professeur retourne sur les lieux des chutes de la Métché afin de « poser un acte mémoriel ».
Combien de prisonniers ont été jetés, comme Jacob Fossi et ses compagnons, dans les chutes de la Métché ? Les historiens l’ignorent. Aujourd’hui encore, ce site naturel grandiose demeure un lieu de mémoire sans mémoire. Rien, face à ces cascades, ne laisse deviner les terribles massacres perpétrés il y a plus de soixante ans par l’armée française et ses supplétifs. Et pourtant, ces chutes comptent parmi les lieux les plus marquants de cette histoire occultée.